C'est cependant à ce moyen extrême, combien gros de risque, qu'ils s'arrètèrent aux premiers beaux jours. La neige fondue sous les assauts répétés du soleil, avait libéré la nature. Le printemps était là. Quelques semaines plus tard, il faudrait assister à l'inhumain tirage au sort et conduire la troisième victime à l'orée du bois sur les hauteurs de Hovade.
"Quand on n'a pas la force, proclama Bietmé, on emploie la ruse." Il avait son idée; mieux valait tout tenter que de se plier une nouvelle fois aux exigences de la bête infernale.
Au fond d'un ravin, serpentait alors le chemin reliant Tilff à Cortil. Dans les buissons et les ronces du versant sud, un loup se tenait tapi le jour, en attendant de rôder dès la nuit tombée à la recherche de sa nourriture. De temps à autre, on l'avait entrevu à longue distance. On le décrivait comme ayant une taille exceptionnelle comparable à celle d'un veau de plusieurs mois.Le soir personne ne se hasardait dans les environs, bien qu'il ne se soit jamais attaqué aux passants.
Certes la topographie des lieux est totalement modifiée, mais l'endroit en question, baptisé "trou du loup" (trô dè leu) depuis des temps immémoriaux existe encore de nos jours. Vraisemblablement, faut-il donner au mot "trou" l'acception plus générale de "lieu".
Pour la soeur de Bietmé, l'anniversaire tant redouté, le seizième venait d'échoir. La pensée de la menace qui pesait sur sa cadette devenait intolérable au jeune homme. Coûte que coûte, il fallait agir, débarrasser Cortil du joug odieux.
Devant ses compagnons, il esquissa la charnière de son artifice : - Dès demain, dit-il, nous construirons une cage solide, capable de contenir le loup du ravin et de résister à sa fureur. De nuit lorsqu'il partira en quète de proie, à trois ou quatre et en toute hâte, nous creuserons un fossé profond aux abords des fourrés qui lui servent d'abri. La cage descendra dans la fosse et par un système ingénieux de mon invention, le couvercle se refermera aussitôt qu'un poids pésera sur le fond. Dissimulé sous les branchages, ce piège n'éveillera nulle appréhension chez le loup, que nous devons capturer vivant.
- Et du loup que veux-tu en faire ?
- Ce que je veux en faire ? Le substituer lui et sa cage à celle de nos soeurs que le sort désignera.
Placées face à face dans de telle conditions, les deux bêtes se livreront une lutte implacable, dont nous tirerons profit pour approcher du monstre et lui percer le flanc de trois dizaines d'épieux. C'est notre seule chance. J'ai dit trois dizaines ! Cela signifie que vous êtes tous à mes côtés. Dès demain, nous nous procurerons des armes en quantité suffisante. Qu'en pensez-vous ? Si vous avez peur,j'irai seul !
CCourageusement, ils acceptèrent de courir, sous la conduite de Bietmé, les risques évidents de la terrible aventure. C'était héroisme autant que folie !
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