De rouge et de noir vétus, sang et deuil, les Diables de Cortil (Les Djales Di So Corti), par leur gambades et les coups sonores des vessies, perpétuent une vieille tradition. Quoique diables, mais surtout joyeux drilles, ils pourchassent inlassablement l'esprit du mal.
On les vit d'abord entourant un énorme dragon enchanté,à quoi ils substituèrent leur géant "Bietmé li spitant".
Au monstre vorace dont furent victimes leurs courageux ancètres, ils préfèrent leur héros local.
Ainsi, les Diables ont leur page de bravoure, leur légende. Tel est l'objet de notre propos.
Il y a ... longtemps, très longtemps, le hameau de Cortil vécut sous la terreur d'un monstre effrayant et cruel.
Cortil, aujourd'hui riant hameau de Tilff, tient son nom de ses jardins, de ses courtils. A cette époque lointaine, il était le coteau cultivé d'une vaste colline, couverte tant au sommet que sur le versant opposé, d'une forêt touffue où foisonnait le gibier, gros et petit.
Il n'y avait pas dans cette forêt que loups, sangliers, cerfs, brocarts, renards, lièvres, lapins, faisans, cailles et bien d'autres animaux féroces ou inoffensifs, que l'homme pouvait chasser, mais encore un redoutable dragon qui rançonnait la communauté.
Depuis trois ans, les habitants de Cortil vivaient dans le deuil et l'angoisse. L'horrible bête aux griffes de lion, aux ailes d'aigle, au corps de serpent, avait exigé qu'on lui conduisit, chaque printemps, une adolescente de seize ans dont il faisait sa proie. A cette condition, il consentait à ne point s'attaquer aux êtres humains des lieux où il avait décidé de sévir.
Dès qu'elles approchaient de l'âge fatal, les jeunes filles voyaient avec terreur s'écouler les jours, les heures, les minutes même. Vieillir devenait une condamnation. Désignée par le sort, deux d'entre elles avaient été sacrifiées à la tranquillité générale et la troisième échéance approchait sans que l'on n'ait découvert aucun stratagème pour se débarrasser du monstre, carnivore et végétarien, dont les fréquentes incursions ravageaient lamentablement les jardins.
Comment l'éloigner à jamais ? Maintes fois les jeunes gens s'étaient réunis à l'initiative du grand Bietmé, surnommé"li spitant", en raison de sa vitalité, de sa force, de sa roublardise, de son courage aussi et surtout des ressources imprévues d'une imagination constamment en éveil.
En vain avaient-ils envisagé des possibilités, conçu des plans : nul n'était pratiquement réalisable. En vain s'était-on hasardé à préconiser l'attaque directe : on ne disposait que de quelques épieux. Encore aurait-il fallu s'identifier au Diable pour oser affronter un adversaire de telle envergure !
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